J'avais quinze ans quand notre professeur de littérature nous a parlé succinctement du théâtre grec antique, et plus spécialement de l'Antigone de Sophocle. Vous connaissez l'histoire : le tyran Créon qui régnait sur Thèbes avait interdit qu'on donnât à Polynice une sépulture. Je n'entre pas dans le détail de l'histoire. Antigone était la soeur de Polynice. Elle transgressa l'interdiction de Créon et, de nuit, alla recouvrir de terre le corps de son frère. Surprise par les gardes, elle fut conduite devant Créon qui lui reprocha d'avoir désobéi à la loi. Elle lui répondit que sa loi était injuste par son mépris de la loi sacrée, celle des Dieux, car donner une sépulture à un mort est un principe sacré auquel aucune loi humaine ne saurait déroger. Cette réplique lui coûta la vie.
Voila pourquoi, à l'âge de quinze ans, j'ai aimé Antigone d'amour. Elle me fit comprendre que notre différence d'âge nous empêchait de rien construire ensemble. Je me rendis à ses raisons, et mes sentiments se sublimèrent en une intense admiration. Antigone a longtemps été pour moi le plus immense personnage du théâtre, de tous les théâtres.
De là date ma conversion à la désobéissance civile.
Je vous raconterai la suite si vous y voyez quelque intérêt.
Georges Apap. Béziers le 5 Novembre 2010.
vendredi 5 novembre 2010
jeudi 14 octobre 2010
La dame persécutée par les Roms
Ce qu’il y a de curieux dans cette polémique sur les Roms c’est qu'elle offre à des colères mal dirigées l'occasion de s'épancher. Ainsi, en bonne place dans le « Midi Libre » du Samedi vingt cinq Septembre, une dame en plein désarroi, affiche son ressentiment quand elle s’aperçoit que depuis plusieurs semaines un groupe de Roms a occupé un terrain vague qu’elle n’entretenait pas et, lors de son expulsion forcée, y a abandonné de la ferraille et une caravane défoncée. Or, à bien lire cette plainte, on s’aperçoit que l’indignation de la dame, qui en bonne logique aurait dû viser les Roms, se dirige vers nous qui défendons leur cause, nous, membres du Collectif de soutien au Roms de Béziers et du Biterrois. Voyez comme elle nous invite à les accueillir chez nous, ou encore à venir nettoyer son terrain, argument qui, selon le journaliste commentateur, comporterait une note d’humour. Laissons cette pauvre dialectique divertir ceux qui continuent à dénoncer notre naïveté supposée, et reprenons sérieusement notre réflexion, déjà exposée mais qui reste parfois inaudible. L’Europe qu’on nous a construite suppose la libre circulation des capitaux, des marchandises et des peuples. Mais notre gouvernement, pour ne parler que de lui, tente d’expulser par des moyens illégaux ceux qui sont persécutés ou maintenus dans la misère et qui croient que, pour eux, les frontières n’existant plus, ils peuvent se réfugier ailleurs que chez eux. La dame qui nous interpelle dans le « Midi Libre » s’apitoie sur leur sort et parle à leur propos de « pauvres malheureux ». Nous refusons, et ils refusent eux aussi, cette forme de pitié. Ils revendiquent, et nous revendiquons pour eux, le respect de leurs droits. Ils se demandent par exemple, et nous nous le demandons avec eux, pourquoi on a longtemps refusé à Béziers de scolariser leurs enfants et pourquoi il a fallu une décision judiciaire pour contraindre le maire à les accepter dans nos écoles, pourquoi on leur refuse le droit de travailler, et pourquoi ils continueraient à avoir le même visage apeuré que celui qu’arboraient leurs ancêtres en face de l’autorité publique dans un passé récent.
L’autorité publique justement s’évade aujourd’hui devant les responsabilités. Cette dame qui ne nous aime pas déplore l’absence d’aire de gens du voyage. Que ne se tourne-t-elle vers le maire de Béziers à qui la loi impose l’aménagement d’une telle structure ? Mais là n’est pas la question. Le sous-préfet de Béziers avait pris des engagements bien précis au cours d’une large réunion qui s’est tenue le 18 novembre dernier. Nous les avons souvent rappelés : on devait aménager un lieu d’accueil avec notamment un point d’eau et le ramassage des ordures ménagères. Si ces engagements avaient été tenus, cette dame n’aurait jamais eu à déplorer l’occupation de son précieux terrain vague. Ils n’ont pas été tenus. Notre entrevue avec le sous-préfet en Juillet dernier a montré la profondeur du mépris pour notre rappel de ses promesses.
Le plus étonnant est que, lorsque les institutions manquent aux obligations que leur impose la loi, ou se dérobent devant leur parole, c’est à nous que s’en prend la partie la moins informée de l’opinion.
Pourtant le rôle que nous avons décidé d’assumer est, entre autres, de dénoncer, et quand nous pointons du doigt les défaillances, ce n’est pas le doigt qu’il faut regarder.
Béziers le 25 Septembre 2010.
Georges Apap.
L’autorité publique justement s’évade aujourd’hui devant les responsabilités. Cette dame qui ne nous aime pas déplore l’absence d’aire de gens du voyage. Que ne se tourne-t-elle vers le maire de Béziers à qui la loi impose l’aménagement d’une telle structure ? Mais là n’est pas la question. Le sous-préfet de Béziers avait pris des engagements bien précis au cours d’une large réunion qui s’est tenue le 18 novembre dernier. Nous les avons souvent rappelés : on devait aménager un lieu d’accueil avec notamment un point d’eau et le ramassage des ordures ménagères. Si ces engagements avaient été tenus, cette dame n’aurait jamais eu à déplorer l’occupation de son précieux terrain vague. Ils n’ont pas été tenus. Notre entrevue avec le sous-préfet en Juillet dernier a montré la profondeur du mépris pour notre rappel de ses promesses.
Le plus étonnant est que, lorsque les institutions manquent aux obligations que leur impose la loi, ou se dérobent devant leur parole, c’est à nous que s’en prend la partie la moins informée de l’opinion.
Pourtant le rôle que nous avons décidé d’assumer est, entre autres, de dénoncer, et quand nous pointons du doigt les défaillances, ce n’est pas le doigt qu’il faut regarder.
Béziers le 25 Septembre 2010.
Georges Apap.
lundi 20 septembre 2010
Le paradoxe du révolutionnaire.
On les appelle « Economistes » et ce seul titre suffit à leur conférer un étrange prestige. Il est vrai que leur caste peut s’enorgueillir de nombreux prix Nobel, et d’une impressionnante lignée de savants, professeurs, chroniqueurs, commentateurs et auteurs, à la science pourtant incertaine et souvent obscure, de cette obscurité qui justement suscite l’admiration la plus vive, car il est connu qu’on est tenté d’adorer ce que l’on ne comprend pas.
Or, aussi nombreux soient-ils, il ne s’en trouvera pas deux qui aient la même analyse des faits économiques et des évènements qui affectent, parmi les activités humaines, celle qui vise à s’enrichir par la production et la consommation des biens matériels.
On me dira que l’économie n’est pas une science exacte et que ses théorèmes sont perpétuellement remis en cause. On n’en peut faire le reproche à personne, mais cette incertitude n’assoit aucune crédibilité et rend incompréhensible l’enthousiasme qui accompagne chacune des œuvres divergentes et des pensées impénétrables de cette élite.
Si bien que je crois, moi, que n’importe lequel d’entre nous est fondé à se laisser aller à sa propre intuition pour donner à ces faits et évènements une interprétation personnelle qui vaut n’importe quelle autre.
Je répète ce qui est admis par tous, à savoir que le capitalisme se perpétue de crise en crise, et que chacune de ces crises naît d’une distorsion dans le partage, dans l’entreprise, des richesses produites par les travailleurs. Il s’agit de comprimer les salaires pour mieux alimenter les dividendes des actionnaires. La crise de surproduction apparaît dès que les populations appauvries ne peuvent plus consommer ce qu’elles produisent, faute de moyens.
Ce mécanisme est connu. Mais l’avidité des actionnaires est telle, que l’employeur ne veut rien concéder aux salariés, et qu’il précipite ainsi la crise.
Il fut un temps où la misère des travailleurs laissait indifférents leurs exploiteurs qui savaient trouver ailleurs des débouchés pour leur production. Les guerres coloniales et les conquêtes leur procuraient de nouveaux marchés, sans compter la ressource de matières premières obtenues à des prix dérisoires pour leurs manufactures.
Cette joyeuse époque est aujourd’hui révolue. La spoliation de populations indigènes dans des pays lointains a cessé d’être sanglante, quoique plus insidieuse. Elle ne suffit plus aux prédateurs pour tirer le profit espéré d’une production surabondante. Pourtant la simple idée d’augmenter les salaires les révulse. Il faut trouver autre chose. Ce sera le crédit à la consommation. On ouvre les vannes à l’endettement des ménages avec un empressement délirant, au mépris de la précaution élémentaire d’un examen de la solvabilité des emprunteurs. Quand vient le moment de régler les comptes la crise éclate comme une grenade dégoupillée, au grand étonnement simulé de financiers qui jouent la stupéfaction devant leurs propres turpitudes. Cette crise, c’est celle que nous vivons aujourd’hui.
On a cependant connu des périodes de clairvoyance, celles où les employeurs ne lésinaient plus sur les salaires et assuraient au prolétariat des revenus qui lui permettaient, par la consommation, d’absorber la production. Le capitalisme connaissait alors une prospérité qu’accompagnait l’apaisement relatif du climat social. Ainsi l’américain Henry Ford fit fortune en décidant que chacun de ses ouvriers devait pouvoir, avec son seul salaire, acquérir une des automobiles fabriquées dans son usine. C’était au tout début du vingtième siècle. De même après la guerre, pendant ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses, le rééquilibrage des salaires a assuré la prospérité des entreprises, non seulement par l’application des théories du britannique Keynes qui prônait l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés, mais aussi par la poussée du robuste mouvement social de l’époque.
S’il faut, de tout cela, dégager une conclusion, et si ces observations ne sont pas erronées, on énoncera que les bas salaires favorisent les crises du système et son affaiblissement, tandis que le bien-être tout relatif des travailleurs conforte le capitalisme dans sa vocation d’exploiteur et dans son destin de parasite du genre humain.
La traduction politique de ce paradoxe fera que le plus convaincu des marxistes se battra, au nom de la solidarité, pour soutenir toute revendication visant à l’amélioration de la condition des travailleurs, et que, ce faisant, il gagnera inconsciemment et avec les meilleures intentions du monde, les rangs des adversaires de la transformation sociale.
Reste donc posée la question de savoir si l’on peut faire de la bonne politique avec de bons sentiments.
Georges Apap, Béziers le 5 juin 2009.
publié par "lo Camel".
Or, aussi nombreux soient-ils, il ne s’en trouvera pas deux qui aient la même analyse des faits économiques et des évènements qui affectent, parmi les activités humaines, celle qui vise à s’enrichir par la production et la consommation des biens matériels.
On me dira que l’économie n’est pas une science exacte et que ses théorèmes sont perpétuellement remis en cause. On n’en peut faire le reproche à personne, mais cette incertitude n’assoit aucune crédibilité et rend incompréhensible l’enthousiasme qui accompagne chacune des œuvres divergentes et des pensées impénétrables de cette élite.
Si bien que je crois, moi, que n’importe lequel d’entre nous est fondé à se laisser aller à sa propre intuition pour donner à ces faits et évènements une interprétation personnelle qui vaut n’importe quelle autre.
Je répète ce qui est admis par tous, à savoir que le capitalisme se perpétue de crise en crise, et que chacune de ces crises naît d’une distorsion dans le partage, dans l’entreprise, des richesses produites par les travailleurs. Il s’agit de comprimer les salaires pour mieux alimenter les dividendes des actionnaires. La crise de surproduction apparaît dès que les populations appauvries ne peuvent plus consommer ce qu’elles produisent, faute de moyens.
Ce mécanisme est connu. Mais l’avidité des actionnaires est telle, que l’employeur ne veut rien concéder aux salariés, et qu’il précipite ainsi la crise.
Il fut un temps où la misère des travailleurs laissait indifférents leurs exploiteurs qui savaient trouver ailleurs des débouchés pour leur production. Les guerres coloniales et les conquêtes leur procuraient de nouveaux marchés, sans compter la ressource de matières premières obtenues à des prix dérisoires pour leurs manufactures.
Cette joyeuse époque est aujourd’hui révolue. La spoliation de populations indigènes dans des pays lointains a cessé d’être sanglante, quoique plus insidieuse. Elle ne suffit plus aux prédateurs pour tirer le profit espéré d’une production surabondante. Pourtant la simple idée d’augmenter les salaires les révulse. Il faut trouver autre chose. Ce sera le crédit à la consommation. On ouvre les vannes à l’endettement des ménages avec un empressement délirant, au mépris de la précaution élémentaire d’un examen de la solvabilité des emprunteurs. Quand vient le moment de régler les comptes la crise éclate comme une grenade dégoupillée, au grand étonnement simulé de financiers qui jouent la stupéfaction devant leurs propres turpitudes. Cette crise, c’est celle que nous vivons aujourd’hui.
On a cependant connu des périodes de clairvoyance, celles où les employeurs ne lésinaient plus sur les salaires et assuraient au prolétariat des revenus qui lui permettaient, par la consommation, d’absorber la production. Le capitalisme connaissait alors une prospérité qu’accompagnait l’apaisement relatif du climat social. Ainsi l’américain Henry Ford fit fortune en décidant que chacun de ses ouvriers devait pouvoir, avec son seul salaire, acquérir une des automobiles fabriquées dans son usine. C’était au tout début du vingtième siècle. De même après la guerre, pendant ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses, le rééquilibrage des salaires a assuré la prospérité des entreprises, non seulement par l’application des théories du britannique Keynes qui prônait l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés, mais aussi par la poussée du robuste mouvement social de l’époque.
S’il faut, de tout cela, dégager une conclusion, et si ces observations ne sont pas erronées, on énoncera que les bas salaires favorisent les crises du système et son affaiblissement, tandis que le bien-être tout relatif des travailleurs conforte le capitalisme dans sa vocation d’exploiteur et dans son destin de parasite du genre humain.
La traduction politique de ce paradoxe fera que le plus convaincu des marxistes se battra, au nom de la solidarité, pour soutenir toute revendication visant à l’amélioration de la condition des travailleurs, et que, ce faisant, il gagnera inconsciemment et avec les meilleures intentions du monde, les rangs des adversaires de la transformation sociale.
Reste donc posée la question de savoir si l’on peut faire de la bonne politique avec de bons sentiments.
Georges Apap, Béziers le 5 juin 2009.
publié par "lo Camel".
Identité de classe.
Les mythes ont toujours suffi à meubler les lacunes des connaissances humaines. Ils ont aidé à croire que nous pouvions connaître l’inconnaissable et nous ont doucement conduits dans l’espace religieux. Jusqu’au moment où ils se sont pervertis en mystifications. Si les anciens proposaient à l’admiration des peuples les sirènes, centaures, cyclopes et autres monstres, si les écossais sont fiers de leur Loch Ness, quelles vaines et insignifiantes glorioles comparées à l’immense imposture qu’on nous a offerte, à nous Français, sous le nom d’ « identité nationale » !
Car voici qu’envahit le débat public un nuage inconsistant qu’on hésite à appeler idée, notion, concept ou autre dénomination abstraite, en face du vide absolu de toute définition, de toute description, de toute approche, si mince soit-elle, d’une réalité perceptible ou même d’un imaginaire compréhensible. Beaucoup s’y sont essayés pourtant avec passion, sans jamais réussir à convaincre ni à rassembler une opinion égarée.
On a assez expliqué par des nécessités électorales et des soucis politiques la génération spontanée de ce rien, pour que je m’abstienne d’y ajouter mon propre commentaire. Ce qui étonne cependant c’est le volume soudainement occupé dans la sphère intellectuelle par une controverse obscure entre bretteurs fougueux qui se contredisent dans l’indignation et la fureur. On a rarement vu déployer tant de dialectique de part et d’autre du néant.
Or, pendant que les commentateurs s’affrontent, les travailleurs, les exploités, les chômeurs, les sans domicile, les sans papiers, les sans droits, tous se reconnaissent dans l’interchangeabilité de leur condition et dans la précarité de leur sort. Tous savent bien qu’ils ne s’identifieront jamais à ceux qui les exploitent et qu’aucun patriotisme économique n’effacera leur opposition de classe. On a bien vu, au dernier congrès de la CGT comment apparaissait une solidarité de classe contestataire qui n’acceptera plus les compromissions d’un syndicalisme d’accompagnement, synonyme de collaboration de classe.
Une conscience s’éveille chez les travailleurs. Ils savent le peu qu’ils comptent dans la nation aux yeux de ceux qui veulent les délocaliser pour écraser les salaires. Ils se moquent de frontières qui ne les protègent pas, comme s’en moquent aussi ceux qui vont planquer dans des paradis fiscaux l’argent qu’ils n’ont pas gagné. Ce sont bien deux catégories sociales qui s’opposent, l’une dominant l’autre, dans une lutte des classes mondiale où la dictature de la bourgeoisie étend son empire sur les hommes, les choses et la planète.
La seule identité visible c’est l’appartenance à une classe. Elle n’a rien de national quand la nation se dilue dans des intérêts qui la dépassent et qui la nient.
On ne peut mieux illustrer ce qui précède que par la reproduction intégrale de la sinistre profession de foi du milliardaire américain Warren Buffett dans le « New York Times » du 26 novembre 2006 : « Il y a une guerre des classes, c’est vrai, mais c’est ma classe, celle des riches, qui mène cette guerre, et c’est nous qui la gagnerons ».
Ceux qui n’ont pas compris qu’il n’y a pas d’autre issue que la révolution, nous expliqueront comment ils vont échapper à cet écrabouillement de leurs espoirs, de leur avenir, de leur vie, à supposer qu’ils en aient forgé l’utopie.
Georges Apap, Béziers le 11 décembre 2009.
publié par "lo Camel" Janvier 2010.
Car voici qu’envahit le débat public un nuage inconsistant qu’on hésite à appeler idée, notion, concept ou autre dénomination abstraite, en face du vide absolu de toute définition, de toute description, de toute approche, si mince soit-elle, d’une réalité perceptible ou même d’un imaginaire compréhensible. Beaucoup s’y sont essayés pourtant avec passion, sans jamais réussir à convaincre ni à rassembler une opinion égarée.
On a assez expliqué par des nécessités électorales et des soucis politiques la génération spontanée de ce rien, pour que je m’abstienne d’y ajouter mon propre commentaire. Ce qui étonne cependant c’est le volume soudainement occupé dans la sphère intellectuelle par une controverse obscure entre bretteurs fougueux qui se contredisent dans l’indignation et la fureur. On a rarement vu déployer tant de dialectique de part et d’autre du néant.
Or, pendant que les commentateurs s’affrontent, les travailleurs, les exploités, les chômeurs, les sans domicile, les sans papiers, les sans droits, tous se reconnaissent dans l’interchangeabilité de leur condition et dans la précarité de leur sort. Tous savent bien qu’ils ne s’identifieront jamais à ceux qui les exploitent et qu’aucun patriotisme économique n’effacera leur opposition de classe. On a bien vu, au dernier congrès de la CGT comment apparaissait une solidarité de classe contestataire qui n’acceptera plus les compromissions d’un syndicalisme d’accompagnement, synonyme de collaboration de classe.
Une conscience s’éveille chez les travailleurs. Ils savent le peu qu’ils comptent dans la nation aux yeux de ceux qui veulent les délocaliser pour écraser les salaires. Ils se moquent de frontières qui ne les protègent pas, comme s’en moquent aussi ceux qui vont planquer dans des paradis fiscaux l’argent qu’ils n’ont pas gagné. Ce sont bien deux catégories sociales qui s’opposent, l’une dominant l’autre, dans une lutte des classes mondiale où la dictature de la bourgeoisie étend son empire sur les hommes, les choses et la planète.
La seule identité visible c’est l’appartenance à une classe. Elle n’a rien de national quand la nation se dilue dans des intérêts qui la dépassent et qui la nient.
On ne peut mieux illustrer ce qui précède que par la reproduction intégrale de la sinistre profession de foi du milliardaire américain Warren Buffett dans le « New York Times » du 26 novembre 2006 : « Il y a une guerre des classes, c’est vrai, mais c’est ma classe, celle des riches, qui mène cette guerre, et c’est nous qui la gagnerons ».
Ceux qui n’ont pas compris qu’il n’y a pas d’autre issue que la révolution, nous expliqueront comment ils vont échapper à cet écrabouillement de leurs espoirs, de leur avenir, de leur vie, à supposer qu’ils en aient forgé l’utopie.
Georges Apap, Béziers le 11 décembre 2009.
publié par "lo Camel" Janvier 2010.
mercredi 11 août 2010
Déconstruire Freud.
(Onfray : "Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne")
Les psychanalystes, psychiatres ou autres « psy » se déchaînent, avec un ensemble prévisible mais une virulence surprenante, contre le philosophe Michel Onfray. On dirait un essaim de guêpes fondant sur l'imprudent qui approche son nid. C'est que l'imprudent en question vient de faire paraître une œuvre iconoclaste dénonçant la mystification comme fondement d’une science psychanalytique, et le charlatanisme de Sigmund Freud, son inventeur supposé. Le dernier article qu’il nous ait été donné de lire est paru dans Politis le 15 juillet dernier sous le titre « La mort d’Onfray ». Son auteur le conclut par cette injonction dont hélas, il s’affranchit lui-même : « on ferait bien de parler enfin d’autre chose », comme pour signifier que la discussion est close après qu’il a parlé.
Octroyons nous l’impertinence de poursuivre le débat, et laissons le savant inventeur de la pseudo science aux prises avec son béotien de lecteur. Celui-ci, qui n’a éprouvé que révérence aimante pour son père et qui a entouré sa mère d’une affection pure, apprend du grand homme qu’il vit dans un monde où les fils ne pensent qu’à tuer leur père et à violer leur mère. Il s’étonne que de telles extravagances soient communément admises, commentées, disséquées, analysées, adoptées par de savants auteurs. Il est effrayé à l’idée qu’elles servent à des thérapeutes. Il est reconnaissant à Onfray de dissiper ces balivernes et de démontrer que le grand homme a érigé en règle générale les ressorts d’une conduite qui lui était personnelle. Il a mille autres occasions de tomber des nues, ne seraient-ce que les méthodes barbares mises au point pour soigner et prétendre guérir par des excentricités qui sont parfois devenues tragiques.
Le divan, objet matériel devenu notion abstraite, le laisse perplexe quand il apprend que le grand homme dormait à l’écoute de ses malades, et dépité quand Freud explique que dans son sommeil, son inconscient rejoint celui de son patient. Il ne peut croire qu’une quelconque vérité scientifique ait été construite par un homme qui croyait à la télépathie, à l’occultisme, au spiritisme et à la magie, et comprend que Freud n’ait pas osé donner à sa construction d’autre nom que celui de « mythe scientifique », expression dont la contradiction interne n’a pu lui échapper.
Le lecteur béotien est enclin à faire confiance à Onfray quand celui-ci découvre une mystification qu'il dévoile par des citations dont personne ne discute l’exactitude : elles émanent de Freud lui-même, de ses proches, de ses amis, de ses adeptes, de ses patients. L’étude appliquée des œuvres complètes du grand homme, la confrontation avec l’histoire, les déductions irréfutables convainquent le béotien qui n’aperçoit derrière ces révélations aucune intention malveillante. Les yeux s’ouvrent, pour lui, sur l’une des tromperies les plus flagrantes et à la fois les plus fumeuses de l’histoire des hommes.
Mais l’épais bon sens du béotien est largement ignoré des savantes analyses des savants auteurs qui ne se laissent pas prendre aux évidences du raisonnement simple. Ils ne contredisent pas Onfray argument contre argument, citation contre citation, déduction contre déduction. Ils n’opposent à sa thèse que le mépris de celui qui sait, sans en discuter le fond qu’ils n’abordent même pas. Ils concluent généralement leurs diatribes par l’une ou l’autre de ces questions brûlantes : Pourquoi un tel engouement des médias ? Pourquoi tant de notoriété ? Pourquoi un tel succès de librairie ? Pourquoi cette manne tombant aussi drue sous forme de droits d’auteur ?
Il ne faut peut-être pas aller chercher bien loin les réponses. Le lecteur trouverait-t-il enfin dans une phrase élégante et claire l’accès à des notions simples, qu’on lui explique simplement dans un langage qu’il comprend et qui désembrume la prose obscure dans laquelle les initiés se complaisent ? Peut-être est-il rassuré de savoir que celui qui leur parle connaît à fond son sujet, qu’il a tout lu de Freud et sur Freud, qu’il a d’abord adhéré à ses théories, et que seule une étude approfondie lui a permis de découvrir d’artificielles arguties au soutien d’hypothèses controuvées. Il est sûr en tout cas que sa parole porte avec d’autant plus de vigueur qu’elle n’est pas sérieusement contredite.
On croit comprendre que la personne d’Onfray indispose les savants auteurs davantage que ses écrits. C’est le lot de tous ceux qui veulent affranchir leurs contemporains de l’un de ces obscurantismes qui voient triompher la foi du charbonnier contre les développements logiques de la raison.
Eliacin, Béziers le 1er Août 2010.
Les psychanalystes, psychiatres ou autres « psy » se déchaînent, avec un ensemble prévisible mais une virulence surprenante, contre le philosophe Michel Onfray. On dirait un essaim de guêpes fondant sur l'imprudent qui approche son nid. C'est que l'imprudent en question vient de faire paraître une œuvre iconoclaste dénonçant la mystification comme fondement d’une science psychanalytique, et le charlatanisme de Sigmund Freud, son inventeur supposé. Le dernier article qu’il nous ait été donné de lire est paru dans Politis le 15 juillet dernier sous le titre « La mort d’Onfray ». Son auteur le conclut par cette injonction dont hélas, il s’affranchit lui-même : « on ferait bien de parler enfin d’autre chose », comme pour signifier que la discussion est close après qu’il a parlé.
Octroyons nous l’impertinence de poursuivre le débat, et laissons le savant inventeur de la pseudo science aux prises avec son béotien de lecteur. Celui-ci, qui n’a éprouvé que révérence aimante pour son père et qui a entouré sa mère d’une affection pure, apprend du grand homme qu’il vit dans un monde où les fils ne pensent qu’à tuer leur père et à violer leur mère. Il s’étonne que de telles extravagances soient communément admises, commentées, disséquées, analysées, adoptées par de savants auteurs. Il est effrayé à l’idée qu’elles servent à des thérapeutes. Il est reconnaissant à Onfray de dissiper ces balivernes et de démontrer que le grand homme a érigé en règle générale les ressorts d’une conduite qui lui était personnelle. Il a mille autres occasions de tomber des nues, ne seraient-ce que les méthodes barbares mises au point pour soigner et prétendre guérir par des excentricités qui sont parfois devenues tragiques.
Le divan, objet matériel devenu notion abstraite, le laisse perplexe quand il apprend que le grand homme dormait à l’écoute de ses malades, et dépité quand Freud explique que dans son sommeil, son inconscient rejoint celui de son patient. Il ne peut croire qu’une quelconque vérité scientifique ait été construite par un homme qui croyait à la télépathie, à l’occultisme, au spiritisme et à la magie, et comprend que Freud n’ait pas osé donner à sa construction d’autre nom que celui de « mythe scientifique », expression dont la contradiction interne n’a pu lui échapper.
Le lecteur béotien est enclin à faire confiance à Onfray quand celui-ci découvre une mystification qu'il dévoile par des citations dont personne ne discute l’exactitude : elles émanent de Freud lui-même, de ses proches, de ses amis, de ses adeptes, de ses patients. L’étude appliquée des œuvres complètes du grand homme, la confrontation avec l’histoire, les déductions irréfutables convainquent le béotien qui n’aperçoit derrière ces révélations aucune intention malveillante. Les yeux s’ouvrent, pour lui, sur l’une des tromperies les plus flagrantes et à la fois les plus fumeuses de l’histoire des hommes.
Mais l’épais bon sens du béotien est largement ignoré des savantes analyses des savants auteurs qui ne se laissent pas prendre aux évidences du raisonnement simple. Ils ne contredisent pas Onfray argument contre argument, citation contre citation, déduction contre déduction. Ils n’opposent à sa thèse que le mépris de celui qui sait, sans en discuter le fond qu’ils n’abordent même pas. Ils concluent généralement leurs diatribes par l’une ou l’autre de ces questions brûlantes : Pourquoi un tel engouement des médias ? Pourquoi tant de notoriété ? Pourquoi un tel succès de librairie ? Pourquoi cette manne tombant aussi drue sous forme de droits d’auteur ?
Il ne faut peut-être pas aller chercher bien loin les réponses. Le lecteur trouverait-t-il enfin dans une phrase élégante et claire l’accès à des notions simples, qu’on lui explique simplement dans un langage qu’il comprend et qui désembrume la prose obscure dans laquelle les initiés se complaisent ? Peut-être est-il rassuré de savoir que celui qui leur parle connaît à fond son sujet, qu’il a tout lu de Freud et sur Freud, qu’il a d’abord adhéré à ses théories, et que seule une étude approfondie lui a permis de découvrir d’artificielles arguties au soutien d’hypothèses controuvées. Il est sûr en tout cas que sa parole porte avec d’autant plus de vigueur qu’elle n’est pas sérieusement contredite.
On croit comprendre que la personne d’Onfray indispose les savants auteurs davantage que ses écrits. C’est le lot de tous ceux qui veulent affranchir leurs contemporains de l’un de ces obscurantismes qui voient triompher la foi du charbonnier contre les développements logiques de la raison.
Eliacin, Béziers le 1er Août 2010.
vendredi 23 juillet 2010
Casse toi, pov ' Rom !
Nous aurions aimé voir nommer des préfets humanistes, sachant s’entourer de gens de culture et d’expérience, de professionnels de l’éducation et de l’enseignement, de travailleurs sociaux, d’experts en sciences humaines, de policiers attentifs autant au respect de la loi qu’à celui des personnes, de spécialistes de la jeunesse délinquante, les uns et les autres soucieux de paix sociale.
Notre naïveté est grande. Je parle de nous qui voulions aider certaines populations que nous pensions injustement traitées par des institutions hostiles et une opinion que nous jugions mal informée. Nous voici détrompés. Dans une proclamation tonitruante du 21 juillet 2010 le Chef de l’Etat annonce la nomination de deux préfets à poigne, tous deux grands policiers, avec la mission précise de chasser les Roms de leurs campements illicites. La solution était évidente. La délinquance était inconnue dans notre pays avant l’arrivée récente de ces populations, Roumains persécutés dans leur pays, ou anciens Yougoslaves devenus apatrides. Ils ne peuvent être expulsés, les uns parce qu’ils sont communautaires européens, les autre parce qu’ils sont apatrides. Depuis qu’ils sont parmi nous, les crimes et délits prolifèrent. S’ils ne les commettent pas, ils les inspirent par le triste exemple de leur perversion. On citera la corruption qui règne dans les sphères gouvernementales, les fraudes fiscales, les abus de biens sociaux, les évasions de capitaux, les délits d’initiés, et plus généralement toutes ces malversations qui mettent en péril le budget de la nation. Oui, ils sont bien coupables. Le Président a raison de les dénoncer à la vindicte publique.
Le remède devient évident. Il faut les chasser de camp en camp, de bidonville en bidonville. Oui mais jusqu’où ? C’est là que se posera la question d’une solution que d’autres ont appelée « finale ». Encore un tout petit degré à franchir dans le tragique…
Confessons à nouveau que notre naïveté était grande. L’intégration de quinze mille Roms dans un pays de soixante cinq millions de citoyens généreux nous paraissait chose aisée. De même, à une échelle plus réduite, celle de cent cinquante êtres humains dans une ville comme Béziers peuplée de soixante dix mille habitants accueillants, ne devait pas, pensions nous, poser de graves problèmes. Quelle erreur était la nôtre ! Le Président nous montre la voie : « Casse toi pov’Rom » !
Béziers le 22 juillet 2010.
Georges Apap.
publié par l'hebdomadaire "Politis" n° 115 du 26 août 2010.
publié par le quotidien "l'Humanité" n° 20475 du 18 septembre 2010.
Notre naïveté est grande. Je parle de nous qui voulions aider certaines populations que nous pensions injustement traitées par des institutions hostiles et une opinion que nous jugions mal informée. Nous voici détrompés. Dans une proclamation tonitruante du 21 juillet 2010 le Chef de l’Etat annonce la nomination de deux préfets à poigne, tous deux grands policiers, avec la mission précise de chasser les Roms de leurs campements illicites. La solution était évidente. La délinquance était inconnue dans notre pays avant l’arrivée récente de ces populations, Roumains persécutés dans leur pays, ou anciens Yougoslaves devenus apatrides. Ils ne peuvent être expulsés, les uns parce qu’ils sont communautaires européens, les autre parce qu’ils sont apatrides. Depuis qu’ils sont parmi nous, les crimes et délits prolifèrent. S’ils ne les commettent pas, ils les inspirent par le triste exemple de leur perversion. On citera la corruption qui règne dans les sphères gouvernementales, les fraudes fiscales, les abus de biens sociaux, les évasions de capitaux, les délits d’initiés, et plus généralement toutes ces malversations qui mettent en péril le budget de la nation. Oui, ils sont bien coupables. Le Président a raison de les dénoncer à la vindicte publique.
Le remède devient évident. Il faut les chasser de camp en camp, de bidonville en bidonville. Oui mais jusqu’où ? C’est là que se posera la question d’une solution que d’autres ont appelée « finale ». Encore un tout petit degré à franchir dans le tragique…
Confessons à nouveau que notre naïveté était grande. L’intégration de quinze mille Roms dans un pays de soixante cinq millions de citoyens généreux nous paraissait chose aisée. De même, à une échelle plus réduite, celle de cent cinquante êtres humains dans une ville comme Béziers peuplée de soixante dix mille habitants accueillants, ne devait pas, pensions nous, poser de graves problèmes. Quelle erreur était la nôtre ! Le Président nous montre la voie : « Casse toi pov’Rom » !
Béziers le 22 juillet 2010.
Georges Apap.
publié par l'hebdomadaire "Politis" n° 115 du 26 août 2010.
publié par le quotidien "l'Humanité" n° 20475 du 18 septembre 2010.
mercredi 14 juillet 2010
Préface pour une histoire de Biskra

L’immense désespoir qui nous a saisis quand on nous a imposé de quitter ce pays où nos ancêtres, en tant de générations successives, nous avaient préparé un avenir heureux, ce désespoir ne nous a pas quittés. Chacun d’entre nous en a fait le ressort d’engagements les plus divers. Celui de Paul Pizzaferri est d’une qualité rare, puisque la fidélité et la mémoire font la matière d’une œuvre tout entière consacrée à cette ville où il a passé sa vie entre jours heureux, angoisses et déception.
Biskra est une ville inattendue dans une région inimaginable et indescriptible pour qui n’y a pas laissé quelques plages de son existence, pour qui n’y a pas éprouvé dans ses jeunes années l’insouciance de l’avant-guerre, et dans l’âge adulte les exhalaisons désolantes des successives tragédies ambiantes.
Inattendue car il n’est pas banal de choisir de planter sa tente entre les montagnes colorées des Aurès qui resplendissent au soleil couchant, et les premières dunes sahariennes qui s’offrent au vent du désert. Dans ce paysage étonnant, des hommes se sont installés, ont vécu et ont créé, jouissant d’un climat paradisiaque en Février autant qu’infernal en Août, souffrant de la sécheresse au long de l’année et de pluies torrentielles en Septembre, endurant ces inélégances de la Nature pour façonner ce qui, à un moment de l’histoire, a ressemblé à un bijou enjolivé, année après année par une lignée d'habiles artisans.
Mais la nostalgie n’explique par tout. L’œuvre de Paul est positivement colossale. Elle est l’aboutissement d’un labeur ininterrompu pendant des années, d’une constance de tous les jours, d’une recherche permanente avec cette curiosité d’esprit qui est la marque de l’historien. Et c’est précisément cette dimension historique qui a conduit notre ami à élargir son étude pour lui donner le cadre qui convenait, celui du « Constantinois », comme on a l’habitude de nommer ce territoire bordé au nord par le sable blond des plages, et au sud par le sable blond des dunes. Le rocher de Cirta, aujourd’hui Constantine, domine de sa fière allure l’abord des hauts plateaux, commandant l’accès au massif secret des Aurès qui a bien voulu consentir à ouvrir les gorges d’El-Kantara pour laisser passer le chemin de Biskra.
On me dira que partout sur cette terre, chacun est persuadé que son village est le plus beau du monde. C’est vrai aussi pour nous qui avons parcouru en tous sens cette province, y avons vécu, étudié, travaillé, aimé. Nous avons tant à dire, et en même temps nous nous taisons par un inexplicable sentiment de pudeur, par la certitude de ne plus jamais revoir les lieux de notre passé, par la crainte de réveiller cette douleur qui nous prend aux entrailles dès que le souvenir est ravivé. Nous devons à Paul une profonde gratitude pour avoir surmonté ces réticences, pour raconter ce que nous n’osons pas raconter, et pour aller plus loin encore dans une étude de valeur scientifique. Grâce à lui l’histoire retiendra ce que fut notre pays, et nous-mêmes découvrirons l’étendue de notre ignorance.
Or l'histoire, justement, s'écrit par l'étude, la compilation, la critique, la confrontation des récits de ceux qui l'ont vécue. Elle ne serait rien sans les témoignages. Mais quand le témoin se fait historien sans rien perdre de sa lucidité, quand ses joies et ses peines se sont inscrites dans une mémoire plus vaste que l'émotion a accompagnée, alors on peut comprendre que la passion trop longtemps contenue transparaisse. Paul s'y est parfois laissé aller. Nul ne peut lui en faire reproche car l'honnêteté et l'authenticité de ses enquêtes ne peuvent à aucun moment être remises en cause.
Quant à la vérité, je ne suis pas le premier à dire qu'insaisissable, elle s'enrichit de l'imaginaire de chacun d'entre nous.
Il nous faut donc, dans l'oeuvre de Paul, apprécier et ressentir. Apprécier le travail de l'historien dans ce qui relève de l'étude. Et ressentir avec lui la douloureuse traversée d'une époque, marquée par tant de drames, de retournements de situations et de vicissitudes politiques et humaines.
On trouvera ce livre émouvant. Mais, la dernière page tournée, il sera difficile d'échapper à la vision désespérée de l'écroulement d'un monde.
Georges Apap.
Biskra est une ville inattendue dans une région inimaginable et indescriptible pour qui n’y a pas laissé quelques plages de son existence, pour qui n’y a pas éprouvé dans ses jeunes années l’insouciance de l’avant-guerre, et dans l’âge adulte les exhalaisons désolantes des successives tragédies ambiantes.
Inattendue car il n’est pas banal de choisir de planter sa tente entre les montagnes colorées des Aurès qui resplendissent au soleil couchant, et les premières dunes sahariennes qui s’offrent au vent du désert. Dans ce paysage étonnant, des hommes se sont installés, ont vécu et ont créé, jouissant d’un climat paradisiaque en Février autant qu’infernal en Août, souffrant de la sécheresse au long de l’année et de pluies torrentielles en Septembre, endurant ces inélégances de la Nature pour façonner ce qui, à un moment de l’histoire, a ressemblé à un bijou enjolivé, année après année par une lignée d'habiles artisans.
Mais la nostalgie n’explique par tout. L’œuvre de Paul est positivement colossale. Elle est l’aboutissement d’un labeur ininterrompu pendant des années, d’une constance de tous les jours, d’une recherche permanente avec cette curiosité d’esprit qui est la marque de l’historien. Et c’est précisément cette dimension historique qui a conduit notre ami à élargir son étude pour lui donner le cadre qui convenait, celui du « Constantinois », comme on a l’habitude de nommer ce territoire bordé au nord par le sable blond des plages, et au sud par le sable blond des dunes. Le rocher de Cirta, aujourd’hui Constantine, domine de sa fière allure l’abord des hauts plateaux, commandant l’accès au massif secret des Aurès qui a bien voulu consentir à ouvrir les gorges d’El-Kantara pour laisser passer le chemin de Biskra.
On me dira que partout sur cette terre, chacun est persuadé que son village est le plus beau du monde. C’est vrai aussi pour nous qui avons parcouru en tous sens cette province, y avons vécu, étudié, travaillé, aimé. Nous avons tant à dire, et en même temps nous nous taisons par un inexplicable sentiment de pudeur, par la certitude de ne plus jamais revoir les lieux de notre passé, par la crainte de réveiller cette douleur qui nous prend aux entrailles dès que le souvenir est ravivé. Nous devons à Paul une profonde gratitude pour avoir surmonté ces réticences, pour raconter ce que nous n’osons pas raconter, et pour aller plus loin encore dans une étude de valeur scientifique. Grâce à lui l’histoire retiendra ce que fut notre pays, et nous-mêmes découvrirons l’étendue de notre ignorance.
Or l'histoire, justement, s'écrit par l'étude, la compilation, la critique, la confrontation des récits de ceux qui l'ont vécue. Elle ne serait rien sans les témoignages. Mais quand le témoin se fait historien sans rien perdre de sa lucidité, quand ses joies et ses peines se sont inscrites dans une mémoire plus vaste que l'émotion a accompagnée, alors on peut comprendre que la passion trop longtemps contenue transparaisse. Paul s'y est parfois laissé aller. Nul ne peut lui en faire reproche car l'honnêteté et l'authenticité de ses enquêtes ne peuvent à aucun moment être remises en cause.
Quant à la vérité, je ne suis pas le premier à dire qu'insaisissable, elle s'enrichit de l'imaginaire de chacun d'entre nous.
Il nous faut donc, dans l'oeuvre de Paul, apprécier et ressentir. Apprécier le travail de l'historien dans ce qui relève de l'étude. Et ressentir avec lui la douloureuse traversée d'une époque, marquée par tant de drames, de retournements de situations et de vicissitudes politiques et humaines.
On trouvera ce livre émouvant. Mais, la dernière page tournée, il sera difficile d'échapper à la vision désespérée de l'écroulement d'un monde.
Georges Apap.
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