samedi 12 mars 2011

monsieur Thibault

A en croire le journal l’ Humanité du 1er Mars dernier, Monsieur Thibault est « très remonté ». Monsieur Thibault est le secrétaire général du syndicat CGT, celui là même dont la direction, au cours du dernier mouvement social d’envergure, a fait prévaloir la raison en s’opposant à la grève générale. Pourquoi Monsieur Thibault est-il très remonté ? Parce que la France et l’Allemagne veulent imposer à l’Europe leur pacte de compétitivité. Qu’est-ce que le pacte de compétitivité ? C’est, en gros, le recul de tous les droits des salariés en matière de rémunérations, de retraites, de protection sociale, généralisé à tous les pays d’Europe. Ces sacrifices sont destinés au rééquilibre des budgets de nos pays. Bien entendu petits et grands groupes industriels en sont dispensés au nom de la protection de l’emploi, protection dont l'efficacité est restée jusqu’ici très discrète.
Cette perspective est insupportable à Monsieur Thibault qui s’indigne.
Pourtant ce qui arrive aujourd’hui est la conséquence prévisible du projet de traité constitutionnel européen soumis à référendum le 29 Mai 2005, en faveur duquel Monsieur Thibault voulait voter « Oui » avant d’être rattrapé par sa base in extremis. On connaît la phrase clé qui donnait tous les pouvoirs aux financiers sur notre économie : « l’Union offre à ses ressortissants un marché unique où la concurrence est libre et non faussée. » On sait comment après avoir voté Non, le peuple a été trahi par ses élus qui ont autorisé le Président à signer le traité de Lisbonne, réplique fidèle du traité constitutionnel de 2005.
Voilà pourquoi l’indignation de Monsieur Thibault, qui était d’accord à l’origine pour la concurrence libre et non faussée, est aujourd’hui surprenante. Mais elle est bienvenue. Monsieur Thibault, maintenant convaincu s’oppose, un peu tardivement peut-être, mais vigoureusement, à l’inéluctable progression du capital et de la finance aux dépens des peuples.
Que fait-il ? Peut-être pensez vous qu’il va réunir ses troupes, les haranguer, leur expliquer le danger et les appeler à une réaction dure. Il ne le fera pas. Supposez que parmi les militants se dresse un illuminé pour crier « grève générale ». On sait que l’expression a le don de provoquer chez Monsieur Thibault un état d’impatience qu'il maîtrise mal.
Autre attitude : il pourrait s’adresser au pays tout entier, convoquer une conférence de presse et faire savoir au peuple à travers les médias ce qui se trame contre lui. Mais Monsieur Thibault répugne à passer pour un révolutionnaire. C’est un sage qui attache à l’ordre et à la bienséance l’importance qui leur est due.
Voilà pourquoi, très remonté, il s’en va à l’Elysée pour faire part de son amertume dans ce monde où il a ses entrées. On ne nous dit rien, et pour cause, ni sur la qualité du cognac présidentiel, ni sur l’aménité des échanges à propos de la dureté des temps pour les décideurs de tout bord. On sait seulement que l’échine de Monsieur Thibault paraissait bien courbée au moment où il prenait congé de son hôte superbe et généreux.
Voila comment, dans une conception qui lui est particulière, Monsieur Thibault a bien accompli les devoirs et subi les servitudes de son mandat syndical.
Georges Apap, Béziers le 12 mars 2011.

jeudi 27 janvier 2011

Adieu à Daniel Bensaïd

Un an après la mort de Daniel Bensaïd, il m'a paru opportun, comme pour renouveler un hommage, de publier le petit texte qu'on va lire et dont la LCR-NPA avait à l'époque donné à Montpellier une lecture publique. Voici ce texte :

Mardi 12 Janvier 2010 Daniel Bensaïd est mort. Le lendemain l’Huma publie de lui un très beau portrait. Il parle devant un micro. Son visage est anguleux. Sa joue droite s’affaisse légèrement, soulignée par une ride. Sa maigreur trahit la fatigue. Mais il a, derrière ses lunettes, un regard éthéré qui semble percer l’objet pour atteindre l’idée, et qui s’égare dans un lointain connu de lui seul. Il lève un index droit annonciateur, comme s’il voulait susciter l’attention d’un auditoire appelé à entendre quelque paradoxe qui pulvérise les lieux communs ou à méditer une de ces abstractions ardues où l'hypothèse et l'engagement se donnent la réplique.
La coïncidence a voulu que mon livre de chevet actuel soit justement cet « Eloge de la résistance à l’air du temps » qu’il venait d’écrire. Je le suis de loin dans une pensée difficile où s’épanouit un marxisme critique. Sur le chemin encombré des idées, c’est un compagnon de bon aloi vers qui on va en quête d'une orientation politique, comme on userait d’une boussole. Aujourd’hui, alors que je cherche ma voie et que je me tourne vers lui pour trouver un repère, il vient de s’effondrer à mes côtés comme ce soldat de la poésie allemande fauché par une balle aux côtés de son camarade (..."Eine Kugel kam geflogen").
Je ne le connaissais pas personnellement. Je ne l’ai jamais vu ni entendu. Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir honoré les invitations pressantes d’amis de la Ligue Communiste Révolutionnaire qui m’incitaient à aller l’entendre aux journées d’été de Leucate, tout près de chez moi.
Voici venu le temps de l’absence. Je mesure le désarroi de ses camarades de parti à l’aune de ma propre tristesse.

Georges Apap, Béziers le 14 janvier 2010

mercredi 5 janvier 2011

Père Noël

Le Père Noël existe-t-il ? Telle est la question. Je veux dire celle que m’a posée abruptement une petite fille de ma connaissance. Je n’ai pas su quoi répondre, sinon que cela demandait réflexion, que les opinions divergeaient, qu’il était aventureux pour moi de me prononcer sans une enquête sérieuse, bref tout ce qui, en matière d’échappatoire, permet de se soustraire sans naufrage à une situation embarrassante. Mon interlocutrice, cependant, insistait sur l’enquête sérieuse, que pourtant je n’avais promise qu’à demi. Je dus m’exécuter.
Assumant le rôle de co-équipière, ma questionneuse me guida, de cour de récréation en terrains de jeux, vers une population tout juste sortie des langes et des poussettes, mais dont quelques remarquables exemplaires paraissaient avoir été nourris autant de philosophie que de lait maternel. C’est ainsi que pour le premier questionné, qui se jurait bergsonien, le Père Noël était une donnée immédiate de la conscience. Ce personnage existe, disait-il, mais il est né d’un souffle de l’âme. Une fillette au contraire, inspirée par Sartre, expliqua comment, à partir d’une existence réelle se sublima l’essence éthérée du bonhomme, et avec elle l’idée, le concept, qui esquissent toutes les déclinaisons de son image. C’est la pesanteur et la grâce, ajouta l’une de ses camarades qui croyait abonder dans son sens. Se disant positiviste, un autre nous montra les cadeaux qu’il avait trouvés débordant de bottes profondes placées devant la cheminée et qui prouvaient, par leur seule présence, la réalité tangible et même historique de certains récits que quelques sceptiques mettaient pourtant en doute avec un aplomb inconvenant. Un cartésien à la recherche de sa foi crut pouvoir s’affranchir de son doute dans une parole dépouillée : Je le pense, donc il est !
C’est autour de raisonnements de la même veine que s’exprimèrent d’autres interlocuteurs. Seule une minorité penchait pour l’affabulation. Mais notre opinion n’arrivait pas à se construire, le plus grand nombre n’étant pas toujours détenteur de vérité.
C’est alors que nous avisâmes un garçon taciturne qui grommelait dans un borborygme des mots dans lesquels nous crûmes discerner celui de « révolution ». Nous lui demandâmes comment il se situait dans le débat, et sa réponse fut péremptoire. Vous n’ignorez pas, dit-il, comment nos parents invoquent cette légende farfelue pour l’utiliser contre nous. Ils prétendent brider notre désir d’indépendance et notre goût des loisirs par la menace ou la promesse de l’intervention d’un vieillard abusivement vénéré, et qui usurpe autant le rouge subversif de sa houppelande que la blancheur marxienne de sa barbe. Les enfants ne devraient jamais croire les adultes. Le Père Noël, c’est l’opium du peuple des enfants !

Georges Apap, Béziers le 25 décembre 2009.

mardi 28 décembre 2010

Stéphane Hessel, une morale en politique.

Le gros succès de librairie que connaît la brochure « Indignez vous ! » que Stéphane Hessel vient de publier imposait un délai de révérence, mais aussi de réflexion, avant que ne reprennent leur cours nos manières de penser un moment troublées par l’impétueuse immixtion dans nos conscience de ces objurgations anticonformistes. Nous avons maintenant le recul qui convenait pour dire notre admiration devant la jeunesse de pensée de cet exceptionnel personnage.
Cet homme fut admis à l’Ecole Normale Supérieure où il a adopté, dit-il, la pensée optimiste de Hegel. Il fut aussi un héros de la résistance. Il a participé à l’élaboration de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Il a été ambassadeur de France. Il a contribué au prestige de notre pays. Il rappelle aujourd’hui aux jeunes générations les périodes sombres de notre histoire avant qu’elles ne tombent dans l’oubli. Il participe encore à toutes les actions de protestation contre les politiques d’exclusion et se dévoue pour le sort des plus défavorisés, sans-papiers, Roms et autres sans droits. Rien ne le laisse indifférent dans le malheur des hommes. A l’âge où d’autres ont depuis longtemps abandonné la lutte, gagnés par la lassitude de vains combats, cet homme, non seulement continue à s’indigner, mais condamne aussi notre résignation devant les injustices du monde.
La non-violence serait, dit-il, l’adéquate riposte, et il se borne à citer Mandela et Martin Luther King. Et c’est ici que, après la force de la conviction, commence la faiblesse du raisonnement. On ne peut qu’être déçu de la manière dont est traité le sujet alors qu’il y a tant de choses à dire sur la désobéissance civile, sur la dissidence, sur le refus en face des abus de la puissance publique. Voici comment se présente, sur l’oppression, la phrase-clé du chapitre : « Aussi bien du côté des oppresseurs que des opprimés, il faut arriver à une négociation pour faire disparaître l’oppression ». On conviendra qu’il y a là beaucoup de naïveté et la méconnaissance décevante de la division du monde entre dominants et dominés avec, les uns en face des autres, l’impitoyable loi du rapport de forces.
Comme disait avec cynisme le milliardaire américain Warren Buffett : « La lutte des classes existe, c’est nous qui la menons, nous les riches, et c’est nous qui la gagnerons ».
En face de cette brutalité, il faut bien oser un début d’explication à la candeur. On peut la trouver dans le périmètre philosophique que s’est tracé notre conseilleur, adoptant Hegel pour son optimisme dit-il, mais oubliant l’étape suivante dans le cheminement des idées, celle qui, passant par Feuerbach, nous conduit jusqu’à Marx et Engels dans leur démonstration de la nécessité d’une transformation radicale de la production et des structures sociales.
C’est pourquoi, dans sa conclusion, l’estimable auteur d’un ouvrage qui connaît tant de succès attribue l’injustice sociale à la menace, selon lui toujours présente, de la barbarie fasciste plutôt que d’en rendre responsable l’avidité d’une classe sociale qui, en regardant les autres travailler, s’attribue les profits du système de production qu’elle a imaginé.
C’est pourquoi encore, conscient de la puissance néfaste des médias, il nous invite à les combattre par « une véritable insurrection pacifique », selon son expression, alors qu’une culture politique élémentaire nous enseigne que les idées dominantes sont celles de la classe dominante, celle qui détient à la fois les moyens de production matérielle et intellectuelle, celle que la menace d’une insurrection pacifique ferait sourire, celle à qui l’indignation du peuple ne fera jamais perdre l’appétit.
On comprend le succès démesuré de cette rhétorique facile et pourtant salutaire.
Mais il ne faut pas trop creuser, car on ne fait pas de bonne politique avec des bons sentiments.
Georges Apap, Béziers le 24 Décembre 2010.

vendredi 5 novembre 2010

Désobeissance civile : l'envol.

J'avais quinze ans quand notre professeur de littérature nous a parlé succinctement du théâtre grec antique, et plus spécialement de l'Antigone de Sophocle. Vous connaissez l'histoire : le tyran Créon qui régnait sur Thèbes avait interdit qu'on donnât à Polynice une sépulture. Je n'entre pas dans le détail de l'histoire. Antigone était la soeur de Polynice. Elle transgressa l'interdiction de Créon et, de nuit, alla recouvrir de terre le corps de son frère. Surprise par les gardes, elle fut conduite devant Créon qui lui reprocha d'avoir désobéi à la loi. Elle lui répondit que sa loi était injuste par son mépris de la loi sacrée, celle des Dieux, car donner une sépulture à un mort est un principe sacré auquel aucune loi humaine ne saurait déroger. Cette réplique lui coûta la vie.
Voila pourquoi, à l'âge de quinze ans, j'ai aimé Antigone d'amour. Elle me fit comprendre que notre différence d'âge nous empêchait de rien construire ensemble. Je me rendis à ses raisons, et mes sentiments se sublimèrent en une intense admiration. Antigone a longtemps été pour moi le plus immense personnage du théâtre, de tous les théâtres.
De là date ma conversion à la désobéissance civile.
Je vous raconterai la suite si vous y voyez quelque intérêt.
Georges Apap. Béziers le 5 Novembre 2010.

jeudi 14 octobre 2010

La dame persécutée par les Roms

Ce qu’il y a de curieux dans cette polémique sur les Roms c’est qu'elle offre à des colères mal dirigées l'occasion de s'épancher. Ainsi, en bonne place dans le « Midi Libre » du Samedi vingt cinq Septembre, une dame en plein désarroi, affiche son ressentiment quand elle s’aperçoit que depuis plusieurs semaines un groupe de Roms a occupé un terrain vague qu’elle n’entretenait pas et, lors de son expulsion forcée, y a abandonné de la ferraille et une caravane défoncée. Or, à bien lire cette plainte, on s’aperçoit que l’indignation de la dame, qui en bonne logique aurait dû viser les Roms, se dirige vers nous qui défendons leur cause, nous, membres du Collectif de soutien au Roms de Béziers et du Biterrois. Voyez comme elle nous invite à les accueillir chez nous, ou encore à venir nettoyer son terrain, argument qui, selon le journaliste commentateur, comporterait une note d’humour. Laissons cette pauvre dialectique divertir ceux qui continuent à dénoncer notre naïveté supposée, et reprenons sérieusement notre réflexion, déjà exposée mais qui reste parfois inaudible. L’Europe qu’on nous a construite suppose la libre circulation des capitaux, des marchandises et des peuples. Mais notre gouvernement, pour ne parler que de lui, tente d’expulser par des moyens illégaux ceux qui sont persécutés ou maintenus dans la misère et qui croient que, pour eux, les frontières n’existant plus, ils peuvent se réfugier ailleurs que chez eux. La dame qui nous interpelle dans le « Midi Libre » s’apitoie sur leur sort et parle à leur propos de « pauvres malheureux ». Nous refusons, et ils refusent eux aussi, cette forme de pitié. Ils revendiquent, et nous revendiquons pour eux, le respect de leurs droits. Ils se demandent par exemple, et nous nous le demandons avec eux, pourquoi on a longtemps refusé à Béziers de scolariser leurs enfants et pourquoi il a fallu une décision judiciaire pour contraindre le maire à les accepter dans nos écoles, pourquoi on leur refuse le droit de travailler, et pourquoi ils continueraient à avoir le même visage apeuré que celui qu’arboraient leurs ancêtres en face de l’autorité publique dans un passé récent.
L’autorité publique justement s’évade aujourd’hui devant les responsabilités. Cette dame qui ne nous aime pas déplore l’absence d’aire de gens du voyage. Que ne se tourne-t-elle vers le maire de Béziers à qui la loi impose l’aménagement d’une telle structure ? Mais là n’est pas la question. Le sous-préfet de Béziers avait pris des engagements bien précis au cours d’une large réunion qui s’est tenue le 18 novembre dernier. Nous les avons souvent rappelés : on devait aménager un lieu d’accueil avec notamment un point d’eau et le ramassage des ordures ménagères. Si ces engagements avaient été tenus, cette dame n’aurait jamais eu à déplorer l’occupation de son précieux terrain vague. Ils n’ont pas été tenus. Notre entrevue avec le sous-préfet en Juillet dernier a montré la profondeur du mépris pour notre rappel de ses promesses.
Le plus étonnant est que, lorsque les institutions manquent aux obligations que leur impose la loi, ou se dérobent devant leur parole, c’est à nous que s’en prend la partie la moins informée de l’opinion.
Pourtant le rôle que nous avons décidé d’assumer est, entre autres, de dénoncer, et quand nous pointons du doigt les défaillances, ce n’est pas le doigt qu’il faut regarder.
Béziers le 25 Septembre 2010.
Georges Apap.

lundi 20 septembre 2010

Le paradoxe du révolutionnaire.

On les appelle « Economistes » et ce seul titre suffit à leur conférer un étrange prestige. Il est vrai que leur caste peut s’enorgueillir de nombreux prix Nobel, et d’une impressionnante lignée de savants, professeurs, chroniqueurs, commentateurs et auteurs, à la science pourtant incertaine et souvent obscure, de cette obscurité qui justement suscite l’admiration la plus vive, car il est connu qu’on est tenté d’adorer ce que l’on ne comprend pas.
Or, aussi nombreux soient-ils, il ne s’en trouvera pas deux qui aient la même analyse des faits économiques et des évènements qui affectent, parmi les activités humaines, celle qui vise à s’enrichir par la production et la consommation des biens matériels.
On me dira que l’économie n’est pas une science exacte et que ses théorèmes sont perpétuellement remis en cause. On n’en peut faire le reproche à personne, mais cette incertitude n’assoit aucune crédibilité et rend incompréhensible l’enthousiasme qui accompagne chacune des œuvres divergentes et des pensées impénétrables de cette élite.
Si bien que je crois, moi, que n’importe lequel d’entre nous est fondé à se laisser aller à sa propre intuition pour donner à ces faits et évènements une interprétation personnelle qui vaut n’importe quelle autre.
Je répète ce qui est admis par tous, à savoir que le capitalisme se perpétue de crise en crise, et que chacune de ces crises naît d’une distorsion dans le partage, dans l’entreprise, des richesses produites par les travailleurs. Il s’agit de comprimer les salaires pour mieux alimenter les dividendes des actionnaires. La crise de surproduction apparaît dès que les populations appauvries ne peuvent plus consommer ce qu’elles produisent, faute de moyens.
Ce mécanisme est connu. Mais l’avidité des actionnaires est telle, que l’employeur ne veut rien concéder aux salariés, et qu’il précipite ainsi la crise.
Il fut un temps où la misère des travailleurs laissait indifférents leurs exploiteurs qui savaient trouver ailleurs des débouchés pour leur production. Les guerres coloniales et les conquêtes leur procuraient de nouveaux marchés, sans compter la ressource de matières premières obtenues à des prix dérisoires pour leurs manufactures.
Cette joyeuse époque est aujourd’hui révolue. La spoliation de populations indigènes dans des pays lointains a cessé d’être sanglante, quoique plus insidieuse. Elle ne suffit plus aux prédateurs pour tirer le profit espéré d’une production surabondante. Pourtant la simple idée d’augmenter les salaires les révulse. Il faut trouver autre chose. Ce sera le crédit à la consommation. On ouvre les vannes à l’endettement des ménages avec un empressement délirant, au mépris de la précaution élémentaire d’un examen de la solvabilité des emprunteurs. Quand vient le moment de régler les comptes la crise éclate comme une grenade dégoupillée, au grand étonnement simulé de financiers qui jouent la stupéfaction devant leurs propres turpitudes. Cette crise, c’est celle que nous vivons aujourd’hui.
On a cependant connu des périodes de clairvoyance, celles où les employeurs ne lésinaient plus sur les salaires et assuraient au prolétariat des revenus qui lui permettaient, par la consommation, d’absorber la production. Le capitalisme connaissait alors une prospérité qu’accompagnait l’apaisement relatif du climat social. Ainsi l’américain Henry Ford fit fortune en décidant que chacun de ses ouvriers devait pouvoir, avec son seul salaire, acquérir une des automobiles fabriquées dans son usine. C’était au tout début du vingtième siècle. De même après la guerre, pendant ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses, le rééquilibrage des salaires a assuré la prospérité des entreprises, non seulement par l’application des théories du britannique Keynes qui prônait l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés, mais aussi par la poussée du robuste mouvement social de l’époque.
S’il faut, de tout cela, dégager une conclusion, et si ces observations ne sont pas erronées, on énoncera que les bas salaires favorisent les crises du système et son affaiblissement, tandis que le bien-être tout relatif des travailleurs conforte le capitalisme dans sa vocation d’exploiteur et dans son destin de parasite du genre humain.
La traduction politique de ce paradoxe fera que le plus convaincu des marxistes se battra, au nom de la solidarité, pour soutenir toute revendication visant à l’amélioration de la condition des travailleurs, et que, ce faisant, il gagnera inconsciemment et avec les meilleures intentions du monde, les rangs des adversaires de la transformation sociale.
Reste donc posée la question de savoir si l’on peut faire de la bonne politique avec de bons sentiments.

Georges Apap, Béziers le 5 juin 2009.
publié par "lo Camel".